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Les Cézanne
>2 mai - 20 juin 2026
Cézanne, ouvre-moi
Choses, choses, choses qui en disent long quand elles disent autre chose.
Henri Michaux
Miller Lévy est un être malicieux. Son esprit taquin et rusé porte un regard espiègle et étonné sur les choses et les maux dont on recouvre les choses, qui font tout l’embarras de notre existence. Ses œuvres ont sur moi l’effet d’une pluie d’été : elles rafraichissent mon regard, elles le lavent en dedans. Et elles le réjouissent : l’art, autant que la joie qu’il procure, est cosa mentale. Celle que j’éprouve face aux nouvelles œuvres qu’il montre à la Galerie Lara Vincy n’est pas seulement esthétique : elle est aussi intellectuelle, spirituelle – dans tous les sens du mot. Car la pensée des formes qui se trouve matérialisée dans ces œuvres se double d’une mise en forme de sa pensée, coulée dans un livre. Ma joie s’en trouve donc redoublée.
Les Cézanne
Ces restes d’ornements imbriqués les uns dans les autres, ces découpes et chutes de cadres dorés assemblées en sculptures confèrent à ces fragiles trophées des arts plastiques l’humilité qui manque aux massifs et rutilants parpaings de bronze du 7ème art – on va pouvoir enfin un peu décompresser. Mais surtout : ils rendent à Cézanne ce qui lui appartient. Car à travers cette œuvre, Miller Lévy rend hommage à la manière toute particulière qu’avait le grand peintre de faire abstraction de l’objet à peindre en décalant son regard de quelques centimètres – de la pomme au torchon – jusqu’à le faire disparaître de son champ de vision : en réduisant l’objet à une « sensation colorante » diffuse, il augmentait sa perception des différences de tons, des nuances de luminosité et pouvait alors le restituer sur la toile comme une chose mentale. Miller Lévy retient de cette astuce qu’elle permettait à Cézanne d’accéder aux qualités picturales non directement perceptibles du fruit – à « ses nutriments plus intellectuels », comme il l’écrit. Il s’opère donc aussi une forme d’abstraction mentale dans ces humbles trophées qui célèbrent le contour des œuvres : en nous invitant à fixer du coin de l’œil ces assemblages de bordures imbriquées, l’artiste nous incite à décentrer notre regard afin de percevoir les modulations sémantiques de l’objet qui se dilatent dans notre esprit. Faites attention à la marge : comme l’écrivait Roland Barthes, « l’art ne commence qu’à son pourtour, son encadrement, sa muséographie ».
Les natures mortes de Douglas Painter
Miller Lévy a plus d’un tour conceptuel dans son sac à malices : un second jeu de signes cézannien consiste à transformer une boîte de conserve décorée de fruits en une nature morte cubiste par déformation physique, en lui donnant des coups de marteau. L’opération lui permet d’établir un lien direct entre un objet industriel et la tradition picturale, validé symboliquement par la découverte fortuite de l’existence d’un certain William Painter (1838-1906), fondateur d’une entreprise devenue leader mondial dans l’industrie de la conserve et amateur de natures mortes. Un second signe lui apparaît ensuite, qui semble tenir du miracle : un agrandissement de l’image du cylindre distordu d’une boîte de conserve en plein traitement cubiste révèle, en reflet, une forme évoquant l’embout d’un tube de peinture – dont l’invention est contemporaine de Cézanne. Bon sens mais c’est bien sûr ! Dans l’apparition de ce motif latent, c’est la présence fantomatique du grand peintre qui se signale, une nouvelle fois, à l’artiste. Miller Lévy nous confirme qu’il excelle dans l’art de saisir au bond les signifiants providentiels qui tombent du ciel des idées, comme dans celui d’interpréter les coïncidences visuelles et linguistiques qui tourbillonnent et s’entremêlent dans son esprit. Il produit un dispositif plastique et littéraire où le sens émerge de signes anodins, contingents mais savamment construits comme révélateurs : dans la forme comme dans le texte, il mène cette mystification de main de maître.
François de Coninck
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À cette occasion, un livre éponyme de Miller Lévy est publié par les éditions Au Crayon qui tue.
Fournisseur officiel des Cézanne : La bottega di Pippo et Gaia, Pescara
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Les Cézanne
Cézanne est considéré comme l'un « des plus grands peintres ayant jamais existé ». Cette expression peut donner lieu à un malentendu quant à la notion de peinture et d'existence.
L'activité artistique est inséparable de l'existence physique tandis que l'existence de la peinture est toute intellectuelle.
C’est la célèbre devise de Léonard de Vinci, la « Cosa mentale ».
De cela nous pouvons déduire que la matière de la peinture n'est certainement pas de la peinture et plutôt que de matière, il faudrait parler de manière, la « maniera ».
La manière dont Cézanne peignait consistait, le pinceau en main, à faire réellement abstraction de l'objet à peindre.
Cézanne pour, selon son expression « bien voir », ne fixait pas directement la pomme posée sur un torchon, mais décalait de quelques centimètres son regard pour fixer le torchon.
La pomme, regardée ainsi du coin de l'œil, lui révélait bizarrement plus d'impressions colorées.
« Il faut se faire une optique », disait Cézanne à Emile Bernard, peut-être sans savoir que s’il percevait cette « sensation colorante » c’est parce qu’il activait les 6 à 7 millions de cônes qui tapissent la cornée de l'œil et que, pour voir « les contours qui [le] fuient... », il sollicitait les 130 millions de bâtonnets.
Sa célèbre phrase « tout dans la nature se modèle selon le cylindre, la sphère, le cône » aurait possiblement une base physiologique.
Si l’on considère que le mot cône est aussi le nom que portent certains des photorécepteurs de l'œil, que les autres cellules réceptrices de la lumière sont de forme cylindrique et que la sphère serait l'œil, alors nous sommes bien dans des termes d'anatomie.
La “maladie” dont Merleau-Ponty soupçonnait l’existence chez Cézanne était en fait un truc, une astuce, en définitif sa "Cosa mentale".
La réduction des stimuli visuels opérée par l'utilisation des cônes et des bâtonnets ne pouvait qu'entraîner Cézanne à poser sur la surface de la toile des touches tout aussi réduites de peinture, elles aussi à l’aspect de facettes géométriques.
C’est donc une suite de formes géométriques issue d’une vraie logique interne, puisque physiologique, qui a amené Cézanne à la découverte du cubisme.
Ce déterminisme si singulier, nous force à croire que Cézanne, lors de ses fréquentes visites au musée du Louvre ou à l'Orangerie pour "bien voir" les peintures et les vieux tableaux des « plus grands peintres ayant jamais existé » se devait d’appliquer sa méthode.
Devant un Delacroix on peut objectivement penser que Cézanne décentrait son regard.
Il déplaçait son attention sur les ornements du cadre afin de fixer avec ses cônes et ses bâtonnets, telle ou telle touche de peinture pour pouvoir la ressentir et voir sa modulation.
C’est à partir de cette hypothèse que les « Cezanne » ont été pensés.
Ces assemblages de bordures imbriquées, fixés du coin de l'œil par les éléments anatomiques déjà cités et dont nous sommes tous pourvus, nous ouvrent la possibilité de reproduire cette « cosa mentale ».
Ce précepte de Léonard de Vinci, faisant partie de l’un des plus essentiels « ayants jamais été écrit », nous permet de revenir sur cette notion d'existence des « plus grands ayant jamais existé ».
Cette notion mérite d'être précisée car elle cache une curieuse et insolente occultation.
Celle d’autres "plus grands ayant jamais existé" bien plus admissibles dans cette communauté.
Dans cette dernière, il y a ceux qui sont encensés lors de cérémonies comme les Oscars ou les César, dont les palmarès prouvent leur existence et ceux, pour qui l'absence de récompenses atteste de la dure réalité de leur inexistence.
Les premiers doivent leur reconnaissance comme des « plus grands ayant jamais existés » à leur présence réelle, alors que les seconds, effectivement inexistants, sont ignorés tandis qu’ils appartiennent plus que jamais, par leur absence réelle de reconnaissance, aux « plus grands ayant jamais existé ».
Il s’agit donc d’une authentique spoliation qui ne peut plus être mise en doute.
Cette injustice se devait d’être réparée car il s'agit ni plus ni moins de plagiat d’inexistence.
C'est pour corriger ce vol manifeste d’identité que les Cézanne ont été créés afin de pouvoir, enfin distinguer et récompenser les œuvres et artistes « les plus grands ayant vraiment jamais existés ». *
Miller Lévy
* Pour une analyse plus approfondie sur cette question, voir la phrase : « Les choses qui n’existent pas, n’existent pas pour rien » dans La philosophie floue, une approche, Miller Lévy, Presses Universitaires de France, 2015, p. 34
N.B. : La phrase de Wittgenstein "Sur ce dont on ne peut parler, il faut garder le silence" nous autorise à penser que les Cezanne peuvent aussi concerner les « plus grands textes littéraires et philosophiques ayant jamais été écrits ». Le silence de Wittgenstein, répondant à celui préconisé par Alfonse Allais dans son œuvre orchestrale de 1897, on peut considérer que les Cezanne s’adressent pareillement aux « plus grandes compositions musicales jamais écrites ».

